Souvent, ce sont des gens qui n’ont pas choisi d’être là.

On leur a demandé de faire un portrait parce qu’on refait le site web de l’entreprise. Ils n’ont pas vraiment envie. Et me voilà, inconnu dans leur journée, avec mon appareil et mon timing.

C’est là que tout se joue : créer un environnement où ils peuvent se déposer un instant. Où quelque chose se révèle. Où le regard devient un frisson.

J’ai fait ça pendant quinze ans. Aujourd’hui je construis des systèmes logiciels, et je découvre avec un certain étonnement que c’est le même métier.


Le sujet n’a pas demandé à être là

Voilà la première chose que la photographie de portrait corporatif enseigne, et c’est brutal : la personne devant toi n’a rien demandé.

Elle a un travail à faire, une réunion après, et on vient d’ajouter à sa journée un moment d’exposition qu’elle n’a pas sollicité. Si tu arrives avec ton matériel, ta technique et ton envie de bien faire, tu vas produire une image techniquement correcte où quelqu’un a l’air d’attendre que ça finisse.

C’est exactement la posture de la personne qui utilise un logiciel.

Personne n’ouvre un outil interne parce qu’il en a envie. Personne ne veut apprendre ton système de navigation. Personne n’a demandé que tu changes le formulaire. Ils ont un travail à faire, et ton logiciel s’est ajouté à leur journée.

Traiter l’utilisateur comme quelqu’un qui veut être là, c’est la même erreur que traiter le sujet comme quelqu’un qui veut être photographié. Les deux produisent quelque chose de techniquement correct et de complètement mort.


L’authenticité est reine, il faut savoir s’effacer

Il y a deux façons de faire une photo de quelqu’un.

Parfois l’histoire est là, toute seule. Elle n’a pas besoin d’être dirigée. Comme dans un mariage, un reportage : il faut savoir s’effacer, attendre, capter sans brusquer.

D’autres fois, elle se construit. En studio, en portrait corporatif. C’est un jeu d’équilibre : éclairer, guider, mettre en confiance, tout en laissant place à quelque chose de vrai.

Les deux existent aussi en logiciel, et on confond les deux constamment.

Il y a des systèmes où le travail consiste à s’effacer : ne rien imposer, laisser le contenu exister, faire en sorte que l’outil disparaisse. Un éditeur de texte. Une page de lecture. Un système de publication.

Et il y a des systèmes où le travail consiste à guider : une première configuration, un formulaire complexe, un flux où l’utilisateur ne sait pas encore ce qu’il veut. Là, ne rien imposer est une démission — c’est laisser quelqu’un seul devant une page blanche.

L’erreur de jugement la plus coûteuse que je vois, en photo comme en logiciel, c’est de guider quand il fallait s’effacer, et de s’effacer quand il fallait guider.


La technique n’est pas le sujet, mais elle n’est pas optionnelle

Un portrait demande autant de technique que de délicatesse.

Si ton exposition est fausse, ta sensibilité ne sauve rien. Si tu passes ta séance à régler ton éclairage, la personne devant toi s’est refroidie et tu as perdu le seul moment qui comptait.

La technique doit être assez maîtrisée pour disparaître. Elle n’a pas d’autre but.

C’est exactement le rapport que j’ai à l’architecture logicielle. Les conventions, les modules en tranches verticales, la source de vérité unique : rien de tout ça n’est le produit. Ce sont des choses qu’on met en place pour ne plus avoir à y penser — pour que l’attention aille là où elle sert, c’est-à-dire au problème de la personne.

Une architecture dont on parle tout le temps est une architecture qui ne fait pas son travail.


Mille façons de capter l’humain

L’être humain est trop complexe pour tenir dans une seule case.

Chaque photo où une personne apparaît — qu’elle soit au centre ou juste de passage — demande une attention particulière. Un regard. Une écoute. C’est une rencontre, même silencieuse.

J’ai mis longtemps à comprendre que c’était une position professionnelle et pas seulement une sensibilité. Refuser la case unique, en logiciel, ça a un nom : c’est refuser de croire à l’utilisateur moyen.

Il n’y a pas d’utilisateur moyen. Il y a une personne pressée, une personne méfiante, une personne qui utilise ton outil pour la centième fois aujourd’hui, et une personne qui l’ouvre pour la première fois avec quelqu’un qui regarde par-dessus son épaule. Les concevoir comme une seule personne produit un système qui ne sert bien aucune d’elles.


Ce que ça donne aujourd’hui

Je construis maintenant des systèmes plutôt que des images, et les décisions dont je suis le plus fier sont toutes des décisions de portraitiste.

Une maison qui, quand un moment de fête se termine, remet elle-même le volume, les enceintes et la lumière là où ils étaient — parce que ce qui compte n’est pas la fête, c’est de ne pas laisser quelqu’un ranger derrière.

Un cube en bois qu’un enfant de quatre ans pose sur un autocollant pour choisir son histoire du soir — parce qu’il ne sait pas lire, et que c’est mon problème, pas le sien.

Un système de publication où chaque texte peut porter sa propre typographie — parce qu’imposer la même à un poème et à de la documentation, c’est décider à la place de celui qui écrit.

Aucune de ces décisions ne vient d’un cours d’informatique. Elles viennent toutes de la même chose : quinze ans passés à essayer de faire en sorte que quelqu’un qui n’avait pas envie d’être là se sente bien pendant quatre minutes.


Derrière chaque photo, une vraie personne

C’est un sujet exigeant, qui demande autant de technique que de délicatesse. Mais c’est aussi, encore aujourd’hui, l’un de mes terrains préférés. Parce que derrière chaque photo, il y a une vraie personne.

Et ça, ça ne me lasse jamais.

Derrière chaque système aussi.


Francis Fontaine est photographe et développeur à Québec. Il a photographié des gens pendant quinze ans et construit maintenant des systèmes (stnd.buildStandard Garden) avec la même conviction : le travail consiste à enlever ce qui gêne, puis à se taire.

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