Au bout de trois ans de construction, voici ce que je possède : un dossier de fichiers texte.
Dedans, il y a un site web complet, un journal intime, mes documents de recherche, la gestion de mes projets, et les notes de quinze ans de photographie. À côté, un autre dossier avec des photos et des fichiers texte qui les décrivent.
C’est tout. Il n’y a rien d’autre.
Ce qui me frappe, c’est que je n’ai renoncé à rien pour en arriver là. Le minimalisme technologique est presque toujours présenté comme un sacrifice — on retranche, on se prive, on se discipline. Ce que j’ai vécu est l’inverse : ça n’a fermé aucune porte, ça en a ouvert.
C’est ce paradoxe que je veux essayer d’expliquer.
Une interface qui s’efface
Standard Garden n’a presque pas de menu.
Il n’y a pas de barre de navigation persistante, pas de fil d’Ariane, pas de colonne latérale avec dix-sept sections. On navigue par liens — ceux que j’ai écrits dans le texte, parce que ce texte-là menait vraiment à cet autre texte-là. Pas de publicité, pas de suggestions, pas de « vous aimerez aussi ».
La première réaction est souvent de trouver ça pauvre. La deuxième, plus lente, est de remarquer qu’on lit.
Une interface est un ensemble de propositions. Chaque bouton dit tu pourrais faire ça plutôt. Un menu à sept entrées, c’est sept invitations à quitter la page où on est. Retirer les propositions ne retire pas de possibilités — le lecteur peut toujours aller partout. Ça retire la sollicitation.
C’est la différence entre une bibliothèque et un dépanneur. Les deux contiennent beaucoup de choses. Une seule vous laisse tranquille.
La vraie fonctionnalité, c’est ce qu’on ne peut pas faire
J’ai passé deux mois à lire dehors sur un écran e-ink, et j’en ai tiré une note que je relis souvent :
Le e-ink est la technologie lente la plus rapide qu’on ait : un écran qui se rafraîchit comme une pensée qui change d’avis, qui tient une page sans consommer, et qui disparaît complètement derrière ce qu’on lit.
La vraie fonctionnalité, c’est ce qu’il ne peut pas faire. Pas de notifications. Pas de vidéo. Pas d’infini. Le matériel impose la discipline que l’industrie du logiciel nous revend ensuite sous forme d’abonnement.
Cette dernière phrase est le cœur de tout.
On nous vend des applications de concentration, des modes ne-pas-déranger, des bilans de temps d’écran — c’est-à-dire des produits dont la fonction est de réparer les autres produits. Un écran qui ne peut physiquement pas afficher une vidéo n’a pas besoin d’un mode concentration.
C’est pour ça que le jardin a un mode e-ink, et que ma station météo tourne sur un M5Paper — un écran à encre électronique posé sur une étagère, qui affiche le temps qu’il fait et rien d’autre. Il ne notifie pas. Il ne s’allume pas la nuit. Il ressemble à du papier parce qu’il se comporte comme du papier.
Rester ancré dans le monde organique n’est pas une posture esthétique. C’est un choix sur ce qu’on laisse entrer chez soi.
Ce que la lenteur fait à ce qu’on écrit
Il y a un effet que je n’avais pas prévu.
Quand publier est instantané et gratuit, on publie de la réaction. Quand la matière de base est un fichier texte qu’on va relire dans dix ans, on écrit autre chose. Pas parce que l’outil est plus lent — il ne l’est pas — mais parce que le format annonce sa propre durée.
Un fichier .md dans un dossier daté ne ressemble pas à un statut. Il ressemble à quelque chose qu’on garde.
Je ne prétends pas que ça rende meilleur. Ça change ce qu’on a envie de commencer. Depuis que j’écris dans des fichiers plutôt que dans des applications, mes notes sont plus longues, plus lentes, et beaucoup plus nombreuses à survivre à la semaine où je les ai écrites.
La même règle pour les photos
Les photos suivent exactement la même logique, et c’est là que la sobriété cesse d’être une affaire de goût.
J’importe dans un dossier. Les informations — le tri, les mots-clés, les notes, les retouches — vivent dans des fichiers texte à côté des images. Peu importe l’application, peu importe la technologie, peu importe ce qui existera dans quinze ans : l’information est avec les fichiers.
Ça veut dire que je peux changer d’outil sans négocier. Que je peux en écrire un moi-même, ce que j’ai fait avec Reveal. Que je peux en utiliser trois en parallèle. Que le jour où le meilleur logiciel photo du monde sortira, je pourrai l’essayer sans rien migrer.
La sobriété, ici, ne consiste pas à utiliser moins d’outils. Elle consiste à ne dépendre d’aucun.
Ce que ce n’est pas
Il faut être précis, sinon ça glisse vers une pose que je ne défends pas.
Ce n’est pas du refus technologique. Mon jardin tourne sur des serveurs distribués mondialement. Mon archive photo vit sur un NAS. Une partie de mon code est écrite avec une IA. Je ne cultive pas la rareté des moyens.
Ce n’est pas une détox. Une détox suppose qu’on reviendra à l’intoxication après. Ce dont je parle est une configuration stable, pas une cure.
Et ce n’est pas de la sobriété numérique au sens écologique. C’est un sujet réel et important, mais ce n’est pas le mien ici. Le mien est une question d’attention et de durée.
La distinction qui compte est ailleurs : je n’utilise pas moins de technologie, j’en utilise moins qui me tienne.
Simplicité volontaire
Il y a un mot pour ça, et il est d’ici. Serge Mongeau parlait de simplicité volontaire bien avant qu’on ait des téléphones intelligents : non pas se priver, mais choisir ce à quoi on tient, pour que le reste cesse d’occuper la place.
Ce que ça m’a donné n’est pas de la vertu. C’est du calme.
Je n’ai plus d’anxiété de migration — il n’y a rien à migrer. Plus d’anxiété d’abonnement — si un service ferme, je perds une vitrine, pas une archive. Plus de cette fatigue particulière qui vient d’avoir ses affaires réparties dans onze systèmes dont aucun ne se parle.
Un dossier. Des fichiers. Et l’espace mental qui vient avec le fait de savoir exactement où sont ses choses et qu’elles y resteront.
C’est ce calme-là qui rend créatif. Pas la discipline, pas les outils, pas la méthode : le fait de ne plus avoir à surveiller ses arrières.
La simplicité volontaire n’enlève aucune possibilité. Elle enlève l’inquiétude — et c’est l’inquiétude, pas le manque d’options, qui empêche de commencer.
Tout est visible : Standard, Reveal, M5PaperWeather.
Francis Fontaine est photographe et développeur à Québec. Il construit des systèmes modulaires pour le web (stnd.build) et pour le monde physique, et pense que la meilleure technologie est celle qui disparaît dans le quotidien.